Ti es d’ou?

Ma journée avait été chargée en émotions. Oh oui, chargée c’était le mot. J’avais appris le matin même à tirer sur cible avec un revolver automatique et un pistolet six coups,… à moins que ne soit l’inverse. C’est un exercice dans lequel, je peux l’admettre avec un soupçon d’orgueil, j’me suis carrément bien débrouillée à en croire l’insistance de Pierre-Andrei, mon instructeur pour m’affilier à la ligue Corse de tir et pour m’emmener à la chasse. Un dix sur dix en pleine tête et à vingt mètres pour ces pauvres cibles en métal qui résonnaient à chaque impact.

Oui l’exercice m’a plu et, depuis, l’idée d’aller taper quelques balles sur les panneaux de signalisation « attention moutons sauvages » m’effleure parfois l’esprit. J’avais, selon moi, franchi ce jour là un cap précieux dans mon insularisation.

 

Ti es d’où ?

 

Le soir même, mes amis et moi étions invités pour une grillade et une dégustation de vins dans une pinède adorablement aménagée en bar lounge tout en bois. Une ambiance feutrée, des petites lumières tamisées, tout était réuni pour passer un moment comme on en passe tant en Corse, et qui vous font penser que souvent le temps s’arrête sur cette île. Au fur et à mesure que la soirée avançait, je me rapprochais doucement du grand feu et de Paul, le grilladin. A travers les flammes folles j’apercevais son regard malicieux et ses yeux espiègles.

– « Bonsoir, je m’appelle Paul, je suis le grilladin. Me dit-il. Mes parents se sont rencontrés dans ce village, il y a 76 ans, au pied de ce figuier. »

Après ces brèves présentations, mon hôte m’a gratifié des trois questions essentielles dont il est périlleux de se défaire lorsque vous croisez un villageois corse et qui font partie intégrante de la culture orale de l’île de beauté.

– « Ti es d’où ? »

Aussi déconcertante soit-elle, j’ai appris à déjouer aisément cette première interrogation. En effet, j’ai aujourd’hui un papier plus ou moins authentique et certifié qui légalise (en tout cas officiellement) ma présence dans le joli hameau de Bisinao. Lorsque je grimpe au village, je reconnais d’ailleurs des 4X4, des habitants accoudés sur leurs devanture de porte et, d’un signe de la main, je salue chaleureusement mes nouveaux voisins. C’est donc dans mon accent le plus local que j’ai fièrement annoncé la couleur, pas peu fière de pouvoir afficher solennellement mon ébauche d’appartenance à un village, un vrai !
C’était sans compter sur la deuxième question, bien plus pernicieuse que la première, et qui caractérise tout interrogatoire bien mené et digne de ce nom :

– « T’es la fille de qui ? »

Selon l’éloignement perçu par votre interlocuteur lors de la première épreuve, cette deuxième question peut se décliner en « Tu es de quelle famille ? », « C’est quoi ton nom ? », « Comment s’appelle ton père ? ». Bref, si votre patronyme ne se décline pas en « i » autant vous dire que le malaise s’installe. Sous la pression de l’interrogatoire sacré, nombreux sont ceux qui ont craqué devant l’adversaire, balbutiant le nom de jeune fille de leurs mères en espérant sauver les apparences. J’ai beau connaître quelques Dumè et une poignée d’Ange-Marie – et même si mes amis Belges m’appellent aujourd’hui Marescialu-Fiori – j’ai souvent échoué lamentablement à cette étape, annonçant crédule un « Maréchal-Lafleur » cuisant. Ce type de réponse vous recale définitivement et vous épargne la question trois qui prend des allures de « De la famille de Pierre-Paul ? », « Le cousin d’Antoine ? », ou « J’ai bien connu ta grand-mère, Toussainte ».

Mais pas le temps de souffler pour autant. A travers les flammes du barbecue, j’aperçois Paul qui s’apprête à me poser la question subsidiaire, celle qui vous coupe les jambes, les bras et le souffle en même temps : « Ti es d’ici ? ». La question s’annonce parfois plus directe, l’énoncé plus subtil, l’interrogation est toujours la même : « Es-tu Corse ? ». Les bras, les jambes et le souffle coupé, je m’apprête à me justifier quand l’idée me vient d’interroger à mon tour mon bourreau : « Ca dépend… C’est quoi être Corse ? »
Pas bête, ce filou de Paul rebondit sur ma question et me demande avec un petit sourire :

– « Comment es-tu arrivée ici ? ».

– « Il pleuvait dans mon pays, je me sentais triste. Triste, car il pleuvait depuis trop longtemps. Il pleuvait tellement ce mois d’avril-là que je pense qu’il commençait à pleuvoir dans ma tête. Et, tu sais Paul, quand il commence à pleuvoir dans ta tête, c’est le signe qu’il faut changer quelque chose. Ou, au moins, qu’il faut t’abriter pour un petit moment. J’suis passée devant un aéroport et j’étais plutôt fâchée. Et, tu sais Paul, quand une fille en colère, d’un pays où il pleut trop, passe devant un aéroport, ben…. J’ai arrêté de parler. Je l’ai regardé. J’ai souri. Et le vieux monsieur m’a souri. J’ai ajouté :

– « Tu sais, Paul, en Corse, on sait quand on arrive, on ne sait jamais quand on en part ».

Il a retourné les viandes d’agneau une à une, puis a commencé une tirade que je n’oublierai jamais.

– « La Corse, ce n’est qu’une question d’amour. Qu’importe le temps passé sur l’île, ton nom ou même le pays d’où tu viens. Etre Corse, c’est juste une histoire passionnelle. Tu peux y passer ta vie et passer à côté. Tu peux fouler la terre une journée et garder cette île à jamais gravée dans ton cœur. Tu es venue ici par hasard, mais tu es restée par amour. J’ai bien peur que tu ne sois un peu Corse mon enfant ».

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