Stupeur et tremblements

En posant le pied pour la première fois sur le sol nippon, nul ne peut avec précision distinguer la frontière. Celle du calme et de la sérénité happant dans sa vague tranquille l’immobilité du temps. Celle de la naïveté puérile esquissant, discret, le sourire d’un vieillard sans âge. Celle du vacarme ordonné et de l’excentricité d’un punk aux cheveux roses, dont la chemise est repassée avec soin. Celle de la foule solitaire, rangée méticuleusement dans une furieuse boîte à musique, emmenée dans une cadence rythmée vers le prochain métro. Celle de ce trois-pièces gris trentenaire souriant, pièce de monnaie à la main, face au distributeur de surprises convoitées. Celle de la force tranquille et du regard bienveillant. Celle de la jupe plissée et des cheveux au vent. Par-dessus le vent divin, au-delà du mont sacré, peuple endormi au loin, sache que ce soir au pays, le soleil est déjà levé.

 

Stupeur et tremblements

 

Dans le top dix des choses saugrenues que j’envisageais d’expérimenter avant la fin de ma petite existence, il y avait sans nul doute la confrontation avec un séisme suffisamment vigoureux pour imprimer dans ma boîte à souvenirs une petite frayeur se finissant par une histoire mémorable. Mon départ pour le Japon avait mis beaucoup de chances de mon côté, mais sincèrement, être exaucée dès mon arrivée à l’aéroport était au-dessus de mes espérances. Et pourtant, j’ai à peine récupéré ma valise sur le tapis roulant que je ressens une vibration qui traverse mon corps stupéfait. Je regarde perplexe les personnes qui m’entourent m’étonnant de leur calme et sérénité. Evidemment, suis-je bête : je suis au Japon ! Les gens ici, ben déjà, ils sont franchement moins démonstratifs que chez nous, et puis les tremblements de terre de cette envergure ça risque pas d’réveiller un bouddha endormi. Mais bon, moi j’étais comme un japonais qui mange son premier croissant. D’un pas guillerait j’avance vers le contrôle de douane, patinant à chaque enjambée sur le sol tremblant. Au moment de présenter mon passeport, les secousses s’arrêtent net. Déçue, je présente mes papiers au contrôleur nippon avant de m’apercevoir que la vibration ressentie était bien réelle. En effet, ma valise semble prise d’une crise indépendantiste et vibre en glissant doucement vers la porte de sortie. Je la rattrape discrètement et me demande avec angoisse comment procéder. Si je fais remarquer aux agents de sécurité l’attitude suspecte de mon bagage, ils risquent de détruire mes réserves de produits comestibles et de me coller un interrogatoire dans un langage sibyllin. D’un autre côté, désamorcer une bombe artisanale n’est pas dans mes compétences premières et j’ai le souvenir lointain d’un carnage lourd en conséquence lors d’une partie perdue de Dr Maboul. Avec beaucoup de sang froid et un soupçon de gourmandise, je prends une décision. L’idée insoutenable de perdre ma réserve de chocolat me fait opter pour la deuxième solution. Je m’isole légèrement et ouvre avec précaution le colis suspect. Le bruit se rapproche, je soulève délicatement une veste et découvre avec stupeur que le tremblement provient de mon épilateur électrique pullivore qui a profité des secousses aériennes pour enclencher sa batterie.

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Ma déception est de courte durée. Deux jours après l’épisode, confortablement installée au sommet d’un immeuble, une secousse bien réelle vient m’arracher du film que je regardais. A quelques kilomètres de l’épicentre, un séisme magnitude 5.3 me rappelle à l’ordre. Ici, on ne rigole pas avec les règles de sécurité : extincteur en évidence, plans d’évacuation détaillé, lampe torche obligatoire et passages secrets entre les étages des buildings. En lisant les instructions, je me rends compte qu’une formation gratuite est prodiguée par les sapeurs-pompiers tokyoïtes dans les différents centres de prévention des catastrophes liées aux séismes. Le lendemain, le rendez-vous était pris.

La formation commence de manière solennelle avec un émouvant reportage digne d’un film hollywoodien sur la catastrophe de Fukushima. Lorsque la salle se rallume, je tente discrètement de masquer les larmes qui me montent aux yeux quand un instructeur nous invite à rejoindre la salle de travaux pratiques. Le premier atelier nous apprend à lutter contre le danger numéro 1 des tremblements de terres : les incendies. Après quelques explications en jap-anglais, tous les membres du petit groupe sont invités à mettre en pratique les explications reçues. L’idée est de simuler un appel à l’aide, puis d’activer l’extincteur afin d’éteindre un feu. J’avais bien capté les informations techniques, mais lorsqu’arrive mon tour, impossible de me rappeler ce qu’il faut dire en Nippon. En guise d’appel, j’improvise donc un bon vieux « Au secours, au feu » en français qui a le mérite de faire rigoler le petit groupe de japonaises qui m’applaudit sur un banc.

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La deuxième épreuve s’avère un rien plus complexe : il s’agit de traverser un appartement avec de la fumée artificielle tout en évitant l’intoxication au monoxyde de carbone. Des détecteurs de mouvement avertissent les participants de leurs mauvais déplacements et incitent les prisonniers du feu à évacuer rapidement en se rapprochant du sol, tel un ninja. Après cet exercice, notre formateur nous entraîne vers le tant redouté « simulateur de séisme ». Une pièce reconstituée sur un plateau vibrant qui peut donner l’illusion de vivre un vrai tremblement de terre magnitude 7. Je me porte volontaire avec un groupe de filles. Nous nous installons confortablement autour d’une table quand la machine se met en route… Le sol commence à trembler. Bonnes élèves, les japonaises appliquent les consignes du pompier et se glissent sous la table. Je tarde un peu à me mettre à l’abri et me cogne violemment contre le pied de la table. Ah oui, ça décoiffe un séisme, impossible de rester debout. Je file me réfugier avec mes nouvelles copines et j’attends que la catastrophe artificielle s’arrête.

Il me reste alors un passage en cabine d’essayage pour une séance photo en costume de pompier tokyoïte avant de remercier chaleureusement notre guide et de quitter la caserne.

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Assise sagement dans le métro qui m’emmène vers ma prochaine aventure, je ne peux m’empêcher de revoir ces images de la catastrophe de 2011. Cette année là, un séisme de magnitude 9, donc 100 fois plus puissant que celui que je viens de ressentir, avait surpris une partie du Japon pourtant bien préparé à ce type de catastrophe. J’observe les gens autour de moi. Cette rigueur et ce calme me paraissent désormais évidents.

Quand le spectre apocalyptique d’un ravage s’éveille à chaque génération, sans crier gare, la plus grande sagesse n’est-elle pas de se rapprocher de la nature avec sérénité, sans chercher à en enfreindre les lois?

Tokyo