Le costume de fête

 

La beauté de ce récit se cache sans nul doute dans les yeux pétillants de cet homme qui me livrait avec une douce nostalgie un morceau de sa vie. Evoquer ma terre natale avait éveillé en lui des souvenirs enfuis, et c’est avec une émotion cachée que je recevais son fragment d’histoire tel un trésor précieux. La force de son récit, parfait contraste du sourire avec lequel il m’affirmait être le plus heureux des hommes, m’avait simplement convaincu de l’incohérence et la fragilité du bonheur.

 

Le costume de fête

 

Entrelacé dans les doigts frêles de Giovanni, le chapelet de sa défunte mère offre un cliquetis rythmé et mélodieux traduisant la nervosité du jeune homme. La valise offerte par l’oncle Tiziano est prête pour un nouveau voyage. Ce présent est bien utile pour empiler soigneusement vingt-trois années de souvenirs. Le vent brûlant souffle doucement sur le front du garçon et sa chaleur se mêle à une fièvre naissante. Délicatement, il pose le chapelet en bois sur son pantalon plié. Il couvre le tout de sa veste du dimanche, préalablement emballée dans un linge de maison. Soudain, la porte de la chambre s’ouvre avec fracas ; Salvatore, jeune gaillard de vingt ans se tient dans l’embrasure de la porte avec un sourire enfantin.

-Giovanni dépêche-toi, mille hommes attendent sur les quais et tous sont prêts à prendre ta place si l’envie de rester te hante.

-Nous avons deux heures devant nous et je ne partirai pas sans mon costume et quelques souvenirs, tu le sais. Cela te laisse du temps pour acheter quelques vêtements dignes de ce nom.

-Qu’est-ce qu’ils ont mes vêtements ? Ils sont très bien mes vêtements. Pas assez chic pour ces messieurs du nord peut-être ? Ce maillot de corps sans manche, échancré en coton est au summum de la mode ! Dans le nord, la mode n’a d’yeux que pour lui.

Il jette un coup d’œil triste à son vêtement puis ajoute :

-Et si à Milan on ne le porte pas, c’est simplement que je suis en avance sur mon temps, cher cousin.

Le jeune homme tourne dans la pièce en rigolant.

-Je reconnais que tu possèdes une collection assez rare de maillots de corps dont les différentes pièces ont pour originalité d’être des éléments uniques en terme de trous et de tâches et qui ont comme point commun d’avoir tous été blancs dans un passé lointain. Je tiens à te signaler, Salvatore, que pour travailler au nord de l’Europe il te faudra certainement une tenue plus chaude que celle-là. De plus, libre à toi de te faire passer pour un paysan sale et indigne de tâches nobles. Comment penses-tu te voir confier un travail de qualité, habillé de la sorte. Il te reste trois heures, profite de ce temps pour passer chez Nonna y prendre un costume du vieux Marco. Je l’ai vue ce matin, elle m’a dit que tu ne l’avais même pas embrassée avant de partir. Petit fils ingrat.

-Je voulais y aller, je n’ai pas eu le temps.

-Au diable le temps ! Tu en avais pour saluer Giulia ! Je pense même que tu as pris le temps de l’embrasser de la part de tout le wagon.

Salvatore se met à rire de plus belle. Et le souvenir de la nuit qu’il avait passée avec la belle Giulia le remplit de fierté mêlée de tristesse.

-Elle sait que je vais vite revenir. Elle m’attendra deux ans s’il le faut. Giovanni, nous allons être riches !

Il sort un papier froissé de sa poche déchirée et fait semblant de lire celui-ci.

-Deux pièces ! Nous allons avoir une maison avec deux pièces et deux fenêtres. Regarde comme ce dessin est joli. Et puis, du travail pour chaque jour de la semaine, une paie tous les quinze jours ! Cousin, nous serons les rois ! Et si la vie est agréable et bien j’enverrai de l’argent à Giulia et elle nous rejoindra en Belgique ! Je me ferai appeler (il prend un accent français) : « Monsieur Sauveur de Pouilles ».

-Hahaha, que cela sonne bien ! Pauvre Giulia.

-Moque toi. Je serai bientôt un homme riche et célèbre

-Et célèbre ?

-Certainement, tu oublies la mode du maillot de corps blanc à trous.

Il se dresse en bombant le torse et sort de la pièce tel un officier d’armée rentrant victorieux d’un périple éreintant. Sur le pas de la porte, il lance à son cousin :

-N’oublie pas d’être à l’heure. Je voudrais épargner à mon imagination farfelue l’élaboration d’un plan ingénieux pour réussir à retarder un train de quatorze wagons et de mille voyageurs.

Giovanni termine son paquetage et se met en route vers la gare. Il emprunte le petit chemin de terre qui passe derrière l’église et longe la rivière. Au coin de la rue, il aperçoit la maison des parents d’Alma. Il longe celle-ci lentement, espérant apercevoir la jeune fille et lui voler un sourire. Son cœur se noue. Si elle n’était pas là ? Il serait obligé de quitter le pays sans lui avoir dit à quel point il l’aimait. Il n’avait pas la trempe de son cousin, jamais il n’avait osé la regarder dans les yeux. Pourtant; au fond de lui, il savait que s’il ne se lançait pas aujourd’hui, il courait le risque de rentrer trop tard et de la retrouver mariée à un jeune homme du village plus téméraire.

La maison semble vide. Il lui reste une bonne heure avant le départ du train. Il décide de s’asseoir et d’attendre que la jeune fille apparaisse. Après de longues minutes d’attente, le jeune homme ouvre sa valise et en sort le vieux chapelet de bois. Il le sert fort dans les mains et se met à prier. Il implore ses aïeux de lui venir en aide. Les minutes avancent. La maison reste déserte et Giovanni se trouve seul sur le seuil de la porte, les cheveux ébouriffés, accablé par un désespoir grandissant. A contre cœur il se redresse et se remet en route vers la gare. Soudain, il entend les cloches de l’église sonner. Il est l’heure. La gare n’est qu’à une centaine de mètres et le jeune homme s’élance de toutes ses forces vers le train en partance. La valise déstabilise sa course effrénée mais rien ne peut l’arrêter aujourd’hui. Il entre dans la gare bondée de monde et tente de se faufiler parmi les badauds. Il demande poliment aux gens de lui laisser le passage mais le coup de sifflet annonçant le départ imminent du train retentit, l’obligeant à pousser de la main toute personne faisant obstacle à son passage. Tout en attrapant la rampe de l’escalier du wagon, il bouscule une jeune fille dont le visage lui est plus que familier. Sans se poser de questions et avec une rapidité d’exécution remarquable, il dépose un baiser sur les lèvres de la jeune fille et s’engouffre dans le wagon rempli de jeunes garçons. Le quai hurle des au revoir et le tourbillon de la foule emporte bientôt l’image de la belle Alma. Giovanni s’assied sur sa valise et s’évanouit. Une paire de claques arrache le jeune homme de son sommeil.

-Giovanni, je pensais que tu n’arriverais jamais.

L’histoire pittoresque du sprint final du garçon avait déjà atteint les wagons voisins et le jeune Salvatore était aux avant-postes pour secourir son cousin préféré.

-Bois un peu d’eau et repose toi, la route risque d’être longue.

Le train roule à vive allure et sans s’arrêter. Les cris de joies du départ laissent petit à petit place à un chuchotement paisible et quelques ronflements. Le sommeil finit par gagner les deux jeunes Italiens. Au petit matin, l’animation du compartiment arrache Giovanni à ses songes. Dehors le ciel est gris et il parait anormalement bas. Il porte sa veste sur ses frêles épaules et d’un geste délicat secoue son cousin allongé. Le regard des deux garçons est attiré par le paysage inconnu. Le train ralentit et des hommes vêtus de bleu à l’accent milanais invitent les travailleurs à descendre des wagons et se mettre en rang. Giovanni et Salvatore se placent côte à côte afin d’être envoyés dans le même logement.

-Bâtiment 37, huitième ligne.

C’est comme cela qu’on désigne les habitations. De petites maisonnettes de deux étages semblant se décliner par milliers d’exemplaires se dressent devant eux. Rapidement, les deux garçons exécutent les instructions des hommes bleus et partent rejoindre leur nouvelle demeure.

-15 minutes, vous avez 15 minutes pour vous installer et vous présenter au poste 7.

D’un pas rapide, Giovanni mène le cortège. Salvatore, fatigué par le long voyage porte un regard hagard sur ce monde qui l’entoure. Les cheminées avoisinantes dégagent une odeur de soufre qui vient se mêler à celle du charbon et des chevaux. Le gris du ciel semble se confondre avec la couleur des bâtisses et les pavés des ruelles. Le froid et l’humidité ambiante font frissonner le solide gaillard qui s’empresse d’enfiler un vieux pull. La maisonnette possède une jolie façade, identique à ses nombreuses voisines. L’intérieur est spartiate, quatre banquettes, un feu ouvert et une table. Dans la pièce voisine, pas plus grande qu’un isoloir d’église, une bassine permet aux ouvriers de se rafraîchir. Les deux cousins se préparent en vitesse puis prennent la direction du poste 7. Une file interminable les emmène vers un bâtiment immense fait de briques rouges et d’énormes piliers. Dans la queue, seulement des hommes. Tous attendent leur tour, ils sont jeunes et proviennent de différentes régions italiennes. Certains sont habillés en maillot de corps, d’autres, moins nombreux, portent comme Giovanni leurs habits du dimanche. Bien que soucieux du travail qui va lui être confié, le jeune homme avance fièrement, prenant soin de ne pas tâcher son habit de fête. Après plusieurs heures, l’italien présente ses papiers à un homme en bleu ne comprenant visiblement pas un mot de sa langue natale. Ce dernier tamponne un document, il fait de même pour Salvatore. Les deux garçons sont alors dirigés vers une salle dans laquelle ils sont invités à déposer leurs sacs. Soudain, une grande sirène retentit. Une voix s’élève et indique aux jeunes gens le chemin à suivre. Tous s’engouffrent dans une grande cabine sombre. On y entasse de plus en plus d’ouvriers et les grilles se referment sur l’équipage. La grande cage en fer se met à descendre. Soucieux, Giovanni pousse un cri avant de se reprendre et de chercher du regard son cousin, bientôt invisible dans l’obscurité du sous-sol. Il laisse échapper un chuchotement

-Mais que se passe-t-il ? Mais où nous emmène-t-on ?

Une main épaisse se pose sur son épaule. Une voix sourde lui souffle doucement

-C’est la mine, petit. Tu t’attendais à quoi ?

 

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