Incognito

L’erreur avait été ce soir là d’assortir ma longue robe noire à de superbes gants en satin remontant jusqu’aux coudes. C’est vrai, j’ai un faible pour les jolies toilettes quand je me rends au théâtre ou à l’opéra. Or ce jour là, j’assiste à la première d’un spectacle et la tenue décontractée de mes amis me fait vite comprendre que la robe de bal n’est pas vraiment appropriée à l’événement.15970710_10154058218747274_758261595_n En pas chassés, j’essaye de rester discrète au centre du groupe, profitant de la compagnie de mes amis pour me fondre dans la masse.

Trois coups, début du spectacle. Au bout de quelques minutes, déboule tonitruante une grande blonde excentrique au décolleté très flatteur. Son exubérance et son éloquence me sont familières. Son visage, maquillé d’un rouge vif assorti à sa robe, me dit quelque chose. Je questionne mes amis : « C’est une star de la télé ? Je suis certaine de l’avoir déjà vue quelque part ! ». Devant les mines dubitatives de mes voisins, j’insiste encore : « Mais si ! Elle est super connue. Je retombe plus sur son nom… ». Rien. Personne ne la connaît. Son jeu est superbe. Elle virevolte sur la scène, entraînant sa grande carcasse charpentée avec une véritable légèreté. Ses cheveux dorés sont fixés par quelques épingles en un chignon sauvage lui donnant encore plus de volume, effaçant d’un revers de main tous les acteurs de la pièce réunis. Le public rit. Elle a le sens du spectacle, c’est une professionnelle. Soudain, son regard se porte dans ma direction. Elle me regarde, elle me sourit. C’est le choc. Martine ? La femme du boulanger ?

 

Incognito                          

 

A la fin du spectacle, on s’installe près du bar, histoire de prendre un verre entre amis. Les portes des coulisses s’ouvrent. Toujours dans sa robe rouge et le chignon encore plus sauvage, elle fait son entrée, les bras ouverts, le regard pointé vers la salle. Parmi les spectateurs, elle me reconnaît. En quelques enjambées, comme une reine avançant vers le couronnement, elle fend la foule  et se retrouve devant moi : « Maaaaaagnifiiiiiiiique ! Spleeeendiiiiiiiiiiiiiiiiiiide ! » Pleine d’enthousiasme, elle entame une tirade : « Je regrette qu’aujourd’hui les jeunes filles manquent tellement d’élégance. Certaines vont au spectacle en pantalon ! Oui, oui, en pantalon ! » Elle prend une mine faussement désespérée avant de se fendre d’un large sourire et d’ajouter : « Mais tu es belle, belle, belle. Montre à tout le monde ce qu’est une tenue de grand soir ! ». Elle se retourne vers la salle, leur expose ma mine déconfite rouge pivoine et conclut : « Ta grand-mère doit être fière de toi ! ». Avant de tourner les talons et d’accoster un couple de sexagénaires venus soutenir leur amie.

Elle fait partie de ces femmes, telle ma grand-mère, dont la vie est un spectacle, et le monde un théâtre. Ces gens dont les moindres gestes et déplacements quotidiens se font sur des planches imaginaires, pour le plus grand plaisir des badauds assistant aux tirades, au désespoir de leurs maris, indubitablement fatigués. Ce n’est pas un hasard si les deux femmes sont amies de longue date. Un journal local leur avait donné le joli surnom d’« enluminées ». Ce charmant sobriquet, qu’elles avaient pris pour un inqualifiable affront, venait des jolies peintures sur parchemin que ma grand-mère créait, et que son amie et elle vendaient lors d’une foire médiévale, robes en velours, hennins et langage d’époque à l’appuis. Mes enluminées portent bien leurs noms. Elles illuminent mon quotidien, mon théâtre imaginaire.

Mais, je dois l’avouer, question théâtre, Martine est quand même un cran au-dessus. Elle porte toujours de larges chapeaux qu’elle emporte parfois même à la piscine, pour une question d’élégance. Le menton toujours bien relevé, ignorant sagement les regards interloqués des sportifs la voyant brasser dans le grand bassin lunettes de soleil sur le nez.

Ses répliques, d’une diction impeccable et toujours teintées de superlatifs, sont ponctués de gestes amples, leurs garantissant l’intérêt qu’elles méritent de la part de l’auditoire.

Vous trouvez ma description caricaturale ? Vous vous dites qu’un tel personnage n’existe que dans les livres d’Hergé ? J’avoue, j’ai aussi la fâcheuse tendance de superlater l’quotidien. Or parfois, il arrive à Martine d’être plus discrète. Mais ces jours là, elle porte quand même un chapeau. De grandes lunettes noires vissées sur le nez, elle marche souplement, tel un félin sur le bord de la route et, un doigt sur les lèvres, chuchote à ceux qui la reconnaissent : « Chut, je me promène incognito ».

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