Gold & Platine


Malgré son air calme et posé, derrière son comptoir trop grand ; malgré le fait qu’il avait le nez plongé dans une pile de dossiers aussi grande que celle de mon courrier en retard ; malgré sa fonction, qui aux yeux des gens comme moi représente la quintessence de l’ennui et de la morosité  j’ai su, au premier coup d’œil, que mon banquier ne manquait pas de folie.  Son sens de l’humour est plus que correct, tant il rit à mes blagues à chacune de mes visites. Tout autre banquier se serait montré vigilant face à une cliente qui, voulant changer d’agence lui annonce qu’elle ne peut remplir les obligations administratives car elle ne connait pas son adresse. Nombreux sont ceux qui auraient perdu leur calme quand ladite cliente se confond en excuses expliquant maladroitement que sa maison se trouve sur la frontière communale, et que du coup, elle possède deux adresses, l’une en français, l’autre en wallon. Et en existe t’il un pour prendre cette cliente au sérieux quand elle vous annonce qu’au final, elle a choisi Seraing car les taxes y étaient plus adaptées à son budget,… mais Simon il est extra, il a compris . Et ça tombe bien, parce que c’est mon banquier.

 

Gold & Platine

 

Pour que vous puissiez visualiser toute l’originalité qui émane de ce personnage, il m’apparaît nécessaire de vous dresser son portrait. De taille moyenne, corpulence standard, visage assez banal, il n’a pas été gâté d’une exubérance naturelle. Si au moins il était trop petit, trop maigre ou qu’il louchait, je ne dis pas, mais non, un gars comme ça devait user de stratagèmes complexes pour ne pas se fondre dans la masse, rejoindre le troupeau, se perdre dans l’oubli. Dès sa naissance Simon aurait pu disparaître dans l’indifférence, gangrène de nos sociétés, peste de nos vies. Et bien, tel la pomme de Picasso, il ne se laisse pas faire le gaillard, il a son mot à dire, et plus d’un tour dans son sac de banquier, le Simon. Afin de se démarquer face aux insignifiants concurrents, Simon a opté pour un assortiment rigoureux de ses chemises et de ses cravates. Au premier coup d’œil, je l’ai adoré. La superposition des rayures obliques sur la chemise à lignes verticales, c’était un coup à me faire craquer, évidemment. Sans réfléchir, au premier instant de notre rencontre, j’ai décidé de transférer mon compte dans son agence. Dans le même élan, et par maladresse j’ai également transféré le compte de ma sœur, de mon père, de ma mère, ainsi que la société familiale…. Bon, ça pour le coup ça a par trop faire rire la famille… a part moi.

o-matic

Et bien figurez vous que ce choix, je ne le regrette pas ! Car il m’fait rire le Simon, à me demander des trucs bêtes du genre « Il me faudrait votre numéro de plaque d’immatriculation » sous forme de phrase affirmative, comme si détenir ce genre d’information relevait du bon sens et que tout le monde pouvait y répondre sans passer par le parking. Puis il a sourit quand je lui ai expliqué que j’avais roulé deux mois avec des plaques différentes et que c’était ma grand-mère qui un jour me l’avait fait remarquer,…

Un jour, alors que je lui racontais mes péripéties lors de mon voyage improvisé en Corse, (c’est à ce moment de l’histoire que vous allez relever que Simon n’a pas un soupçon de folie, mais, comme on dit par chez moi « il n’a pas toute ses frites dans le même sachet », il m’a annoncé sur un ton jovial :

–          « Mais j’y pense, vous qui voyagez beaucoup, il vous faudrait une carte VISA Gold,… »

C’est évidemment plus vendeur que ce que mon assureur m’avait proposé,  et ça couvrait aussi les frais de rapatriement pour les accidents de ski,… qui n’a pas rêvé un jour de faire un tour dans cette civière orange emmenée par deux beaux secouristes de haute montagne qui skient comme des spécialistes du slalom ? Allez avouez, vous aussi,…. Et si en plus c’est Simon qui paie,…

La dessus j’ai du enchaîner quelques formalités administratives, remplir des papiers, dédicacer des trucs,… Apporter mon relevé d’impôts,…  dans un premier temps je me rappelais plus trop ce que c’était, et puis ça m’est revenu…

–          « Ha oui, c’est pas le genre de papier que je dois garder secret de mon banquier dans la perspective d’un hypothétique crédit ? »

Puis je me suis rappelée qu’il avait accès à mes extraits de compte, que ça ne servait à rien d’essayer de lui cacher quoi que se soit,… Et puis, malgré cette réflexion qui m’a échappée, il m’a également proposé une carte VISA BUISNESS pour mon compte professionnel (elle est argentée, les deux ensemble c’est trop la classe).

J’ai du mal à exprimer le sentiment que ça m’a procuré, dix jours plus tard, quand je suis allée chercher mes cartes,… Un sentiment d’indépendance absolue, une envie de prendre ma vie en main, de payer mes factures et mon loyer, de finalement me prendre en charge, d’attaquer ma comptabilité. Je me suis installée à une table, j’ai pris mon ordinateur, et j’ai réglé tous mes paiements en quelques heures,… et vidé mon compte par la même occasion. J’espère par contre qu’il ne l’aura pas remarqué, ça, Simon.

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